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Basse Guinée

Agriculteurs et éleveurs à couteaux tirés

 

(CTA/ILB Guinée) Un violent conflit oppose depuis des mois les éleveurs du Foutah Djalon et les agriculteurs de Basse Guinée qui leur ont interdit l'accès à leurs bas-fonds. A l'approche de la transhumance, la tension monte en dépit de la médiation tentée par les autorités.

 

Au mois d’octobre, finira la saison des pluies en Guinée. Il sera temps pour les éleveurs de décider où ils vont partir en transhumance avec leurs troupeaux. Un casse-tête pour les Peulhs du Foutah Djalon, en Guinée, à couteaux tirés depuis janvier dernier avec les agriculteurs, des ethnies Baga, Mikhiforé, Soussou, qui occupent les plaines de Basse Guinée. Certains ont choisi de traverser la frontière avec leurs bêtes pour rejoindre les pâturages de Guinée Bissau. D’autres ne voulant "pour rien au monde quitter leur patrie" s’apprêtent à redescendre dans les bas-fonds. Le préfet de Boké, au cœur de la région, redoute que la situation déjà très tendue "ne dérape vers un conflit ethnique".

Pourtant jusqu'alors, les deux communautés cohabitaient dans les plaines du littoral guinéen. M. Lansana Soumah, agriculteur, président du district de Kolon, une des zones de conflit, se souvient : "Avant, les Peulhs pendant les périodes de transhumance se présentaient à nos parents, noix de cola, bœufs ou lait en main pour demander l'hospitalité". Et ceux-ci leur donnaient bien volontiers. Mais les agriculteurs se rendent compte que "maintenant les éleveurs descendent leur bétail sans se référer à nous. Ils se contentent de rencontrer les autorités : sous préfets, présidents des CRD (Communautés rurales de développement)".

En fait, ils se comportent sur "leur" territoire en terrain conquis. "Ils ont des motos et de gros postes radios, nous proposent de l’argent pour qu’on leur laisse nos champs de patates. raconte M. Soumah. Mais nous, cela ne nous intéresse pas. Nous préférons être pauvres sur nos terres que nous cultivons."

Ces conflits sont aussi le signe d'un espace vital qui se restreint pour les deux communautés. Dans la région, les aménagements hydro-agricoles ont conduit à l’augmentation des superficies emblavées tandis que le cheptel bovin du Foutah ne cesse de croître comme dans l'ensemble du pays où il atteint 3 millions de têtes.

 

1150 bœufs tués

Le conflit, qui dure depuis huit mois, a pris des proportions inquiétantes. Le porte-parole du groupement des éleveurs de Guinée maritime, M. Falilou Bah, accuse : "Les agriculteurs fusillent nos bœufs à bout portant ou parfois utilisent le coupe-coupe ou la hache pour découper un bœuf vivant. Ils pillent la viande et organisent des clans d'abattage systématique le long du littoral. Parfois, ils utilisent des pièges à trous, à lianes ou des enclos autour des points d'eau pour abattre les bœufs et brader la viande".

Les éleveurs parlent de 1 150 bœufs tués pendant la seule période de transhumance (entre janvier et avril 2005). Perte évaluée à 776 millions de FG (155 250 €). Sans compter 1 300 bœufs morts de faim et de soif faute d'avoir pu transhumer.

Mais pour les producteurs le constat est clair : "Cette année nous avons refusé que leurs bœufs descendent dans nos bas-fonds et nous avons vu les résultats : beaucoup de pieds de bananes, des tonnes de patates, du manioc tels qu'on n’en avait jamais eus depuis trois ans", se félicite Lansana Soumah qui, comme l’ensemble des agriculteurs, refuse toute concession aux éleveurs.

Fermeté qu'Aboubacar Somparé, président de l’Assemblée nationale, originaire de la région, Kiridi Bangoura, ministre de l’Intérieur, Jean-Paul Sarr, ministre de l’Agriculture, des Eaux et Forêt, n'ont pas réussi à entamer lors de la médiation engagée entre les deux parties depuis le 19 janvier dernier.   

 

Séparer troupeaux et champs

Les violences sur les animaux sont orchestrées par un groupe de paysans soi-disant de "défense des intérêts des agriculteurs" actuellement en ligne de mire des autorités administratives. "Nous recherchons un certain Moualim demeurant à Kolon qui, avec sa structure, empêche les animaux de descendre dans les bas-fonds. Il a fini par ceinturer le littoral, inciter à la haine et à la violence. Cela a échappé aux autorités", reconnaît M. Ousmane Bangoura, préfet de Boké.

Le problème entre les deux communautés a une lourde incidence sur le prix de la viande de bœuf, de loin la plus consommée en Guinée. Selon la Cellule du contrôle des prix, basée à Conakry, la capitale guinéenne, le prix du kilo de viande de bœuf a doublé entre janvier et août, passant de 4 500 FG (0,9 €) à 9 500 FG (1,9 €).

Pour éviter les affrontements, les autorités préfectorales ont lancé des campagnes de sensibilisation au sein des deux communautés. Elles ont commencé début de septembre dans la zone de Boké. Un effort insuffisant, de l’avis d'Hassane Diallo, du projet d'aménagement de la transhumance. "Il faut, dit-il, créer des pistes de séparation entre les troupeaux et les champs". Ce projet qui avait été financé par l’Union européenne en 2000 avait fermé ses portes aussitôt pour des raisons politiques. L’UE ayant constaté des défaillances du gouvernement guinéen dans l’application des accords de Cotonou, l’a sevré du financement des projets de développement.

En attendant que le projet soit remis sur des rails, certains habitants à l’écart du conflit appellent à la vigilance. "Nous aurions tort de chasser les Peulhs que nos ancêtres avaient logés. Eux et leurs bœufs nous appartiennent. Je suis pour ce qu’on interdise nos terres à ceux qui viennent de loin. Mais pas aux nôtres", dit, d’un ton triste, Elhadji Keïta Abou, notable à Kolabounyi.

 

Ibrahima S. Traoré

 

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